Ce que les grandes collectivités attendent vraiment des programmes d'innovation urbaine
Entre budgets contraints et exigence de résultats, les élus n'adoptent l'innovation urbaine qu'à la condition qu'elle prouve son utilité, bien plus qu'elle ne la promette.

Dans les collectivités, l'innovation a mauvaise presse quand elle rime avec gadget. Les grandes villes, les agglomérations et les métropoles ont, ces dernières années, multiplié les partenariats avec des startups, des incubateurs et des programmes d'accélération. Mais du côté des élus, l'enthousiasme s'est heurté à une question simple, répétée dans chaque commission budgétaire : qu'est-ce que cela change concrètement pour les habitants, et à quel coût pour la collectivité ?
Cette exigence n'est pas propre à tel ou tel exécutif local. Elle traverse les positions défendues par les associations qui représentent les élus des grandes villes, à commencer par France urbaine, qui regroupe une centaine de collectivités membres, grandes villes, agglomérations et métropoles. Sans se prononcer sur tel programme en particulier, cette association porte depuis plusieurs années un message constant auprès des pouvoirs publics et de leurs partenaires : l'efficacité de l'action publique se juge sur des critères précis, la soutenabilité budgétaire, la capacité à démontrer un impact mesurable, et l'aptitude à passer de l'expérimentation isolée à un déploiement qui profite à plusieurs territoires plutôt qu'à un seul.
La preuve avant la promesse
Pour un programme d'accélération dédié à l'innovation urbaine, cette exigence change la manière de se présenter aux collectivités. Ville de Demain, porté par Nicolas Régnier et hébergé à Station F à Paris, s'adresse notamment aux élus de grandes collectivités parmi ses quatre publics cibles, aux côtés des porteurs de projet, des fondateurs de startups en accélération et des directions innovation de grands groupes. Pour ce public d'élus, la proposition n'est pas de vendre une solution mais d'ouvrir un accès organisé à des startups françaises déjà engagées dans une démarche d'accélération, sur les sujets de transition digitale et environnementale des villes.
L'intérêt, pour une collectivité, tient moins à la nouveauté technologique qu'à la réduction du travail de repérage. Identifier des startups pertinentes, vérifier leur maturité, évaluer leur capacité à travailler avec une administration publique : ce sont des tâches chronophages pour des services innovation souvent restreints, en particulier dans les villes moyennes que le programme dit également chercher à mettre en relation avec ces startups. Un dispositif d'accélération qui a déjà effectué un premier tri peut, en théorie, faire gagner du temps aux équipes municipales, à condition que ce tri soit rigoureux et que la mise en relation ne se substitue pas à l'instruction propre de la collectivité.
Ce que les élus disent regarder en premier
Sans attribuer de propos à une personne en particulier, les échanges que l'on peut avoir avec des responsables de collectivités convergent généralement vers les mêmes points de vigilance. Un premier réflexe consiste à s'interroger sur la reproductibilité : une solution testée dans une métropole a-t-elle un sens dans une ville de taille intermédiaire, avec des moyens humains et financiers différents ? Un deuxième réflexe porte sur la gouvernance du projet une fois le pilote terminé, qui porte la solution dans la durée, quel service en interne en assure le suivi, quelle est la dépendance vis-à-vis du prestataire. Un troisième point, plus politique, concerne la lisibilité : un élu doit pouvoir expliquer à son conseil municipal ou à ses administrés pourquoi une expérimentation a été menée et ce qu'elle a permis d'apprendre, y compris quand elle n'aboutit pas.
Ces réflexes ne sont pas hostiles à l'innovation ; ils traduisent une culture de la preuve que les associations d'élus appellent régulièrement de leurs vœux face à la multiplication des offres d'accompagnement et de mise en relation venues du secteur privé. C'est dans ce cadre que se joue la crédibilité d'un programme comme Ville de Demain : non pas en promettant des résultats, mais en structurant une mise en relation suffisamment claire pour qu'une collectivité puisse elle-même évaluer, à son rythme et selon ses propres critères, si une startup accompagnée mérite d'aller plus loin.
Un rôle d'intermédiaire, pas de prescripteur
Le positionnement à Station F, plus grand campus de startups au monde, inauguré à Paris en 2017 par Xavier Niel, donne au programme une visibilité et un accès à un écosystème dense de jeunes entreprises. Mais cette visibilité ne dispense pas d'un travail d'adaptation : les besoins d'une métropole ne sont pas ceux d'une ville moyenne, et un programme qui cherche à toucher les deux catégories de collectivités doit composer avec des maturités numériques et des capacités d'investissement très différentes.
Pour les élus, l'intérêt d'un tel programme se mesure donc moins à l'ampleur de son écosystème qu'à sa capacité à jouer un rôle d'intermédiaire honnête : présenter des startups sans en exagérer la maturité, faciliter un premier contact sans forcer un engagement, et laisser à la collectivité la responsabilité pleine et entière de sa décision d'achat ou de partenariat. C'est un rôle plus modeste que celui parfois prêté à l'innovation urbaine dans le débat public, mais c'est aussi celui qui correspond le mieux aux attentes exprimées par les représentants des grandes collectivités : de la méthode, de la transparence sur les résultats, et une inscription dans le temps long des politiques publiques plutôt que dans le cycle court de la communication.
Dans un contexte de contrainte budgétaire durable pour les collectivités locales, cette approche graduelle, accès facilité, évaluation autonome, décision locale, apparaît comme la condition la plus réaliste pour que l'innovation urbaine trouve sa place dans l'action publique, sans promettre plus qu'elle ne peut tenir.
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